J’avais quinze ans en mille neuf cent soixante-huit, exactement le 22 mai ! C’est mes 50 ans d’après…

À côté de la tour Eiffel j’ai passé ma jeunesse, au bout de la rue de Grenelle, avenue de Suffren, Dupleix, avenue Octave Gréard, le champ de mars était mon terrain de jeu, mon lycée était Buffon ! C’est là où tout a commencé…la révolution ! !

J’y ai participé avec un grand enthousiasme et toute l’énergie de ma jeunesse !

Mon père en costume cravate, fils de polytechnicien, ingénieur de l’Aéronautique, formé pendant la guerre et l’après, vendait du pétrole et ses produits dérivés avec beaucoup de succès, ma mère, fille de chauffeur de bus parisien, institutrice laïque, éduquait des enfants.
Moi, petit, je n’avais pas le droit de parler à table et j’étais obligé d’aller à la messe… J’étais content parce que mes parents m’aimaient, la famille avait le matériel, il y avait de l’activité et les hommes et femmes autour de moi avaient de la substance, j’étais bien nourri dans tous les sens du terme.

Mais quand c’est arrivé, j’ai découvert un Nouveau Monde, intuitivement j’ai foncé, j’ai eu le droit de sortir en ce joli mois de mai, je suis allé à mon lycée occupé et dans la rue avec les autres et j’ai vécu un grand moment !

Ma communauté de jeunes était en ébullition, j’ai participé, été dans les manifs, les barricades, les amphis, écouter, voir, parler… Extraordinaire !

Mes souvenirs sont très profonds, une sensation incroyable au cœur de ce mois de mai, toute la pression familiale n’existait plus, panique dans l’establishment, le pouvoir vacillait, nous étions les maitres de Paris !

Bon, cela n’a pas duré, mais durant ces 3 semaines, j’ai pu voir les réunions de militants, de groupuscules, d’anarchistes, de gauchistes, socialistes, communistes révolutionnaires, la liste des partis en présence est surement très longue, tout ce petit monde débattait de l’avenir de la société avec chacun LA solution !

À la rentrée 68, membre des CAL, Comité d’Action Lycéen, j’ai été élu délégué de classe, une première, un acquis de ce mois de folie !

Ma mission était de représenter mes camarades de classe, expliquer les détails de la vie de chacun pour éviter les mauvais jugements des professeurs, une aventure, une première aventure…

Mai 68, cela s’est passé très très vite et cela n’a pas duré longtemps, j’ai bougé partout, j’ai fait mon reportage perso et j’ai compris un principe essentiel qui m’a permis de grandir, merci !

Nous voulions le changement tout de suite, « We Want the World and We Want it NOW ! » Super demande innocente de l’homme en devenir ! Les situationnistes étaient dans l’instant, les détournements d’images c’était au quotidien, la vie c’est maintenant : je fais une bulle au marqueur sur une affiche du métro en tournant en dérision la publicité et le passant derrière peut le voir de suite ! C’est la bonne vibration bien fondée qui nous unissait et que nous vivions au travers de la musique hyper créative qui a surgi dans l’air du temps…

Mais en pratique, le jour ou au petit matin, après avoir fait la fête toute la nuit en vivant dans l’instant, je me retrouve avec une bande de « révolutionnaires », pour distribuer des tracts à des ouvriers sortants de l’usine après leur 3-8, j’ai eu un gros choc :
Les hommes sortaient de l’usine après leur travail, ils nous ont regardés avec mépris, j’ai compris ça, c’était direct, pas de parole, des regards.
Par la suite, j’ai compris un truc très simple !
Les jeunes qui n’ont rien fait d’autre que de foutre la chienlit dans le pays, veulent donner des leçons à ceux qui font marcher la société et qui sont fiers et responsables de leur rôle !
Comment peut-on donner des leçons aux autres si on ne vit pas ce qu’on leur demande de faire ?
Pourquoi moi, fils de cadre supérieur parisien, qui n’a encore rien fait de sa vie, je dirais à ces gens ce qu’ils doivent faire ?
La révolution ne sera possible que lorsque chacun aura fait sa révolution personnelle ! C’était l’évidence…
J’étais aussi passé dans beaucoup d’amphis où je voyais des groupuscules, c’était tendance le groupuscule… Moi-même j’ai fait partie de la J.A.C., on était barré ésotérique, dans la dérision, la Jeunesse Anarchiste Communiste, le comble du groupuscule qui ne peut servir qu’à l’expérience personnelle et ne peut en aucun cas être une solution pour l’avenir de la société.

À la suite de ce mois de mai expérimental, ma vie s’est orientée…

Quelques années psychédéliques qui ont été d’une grande liberté et très riches en expérience de communauté, d’énergie de groupe, d’aventures surprenantes.

Passé un temps, chacun avait commencé à faire son truc perso, le groupe a éclaté, je suis revenu dans le monde normal et deux ans après je me retrouve au concours Lépine avec une LED à la boutonnière !

Je me suis retrouvé patron, créé mon entreprise en 1979 sur la base d’un simple convertisseur électronique que l’on appelle maintenant un driver, pour piloter une LED !

J’ai appliqué ce que j’ai compris en 68, j’ai géré équitable, j’ai partagé les richesses que je générais, et ça a marché ! L’entreprise que j’ai lancée est toujours là, merci à tous ceux qui ont été à mes côtés, on a dépassé toutes les crises, les dévaluations des années 80, les grèves générales où j’ai failli passé à la trappe, les arnaques, les méchants, j’ai survécu et vendu des millions de LED à toutes les sauces !
En 1986 j’ai délocalisé puis relocalisé en 2008.
De 100% fabriqué en France au début des années 80, puis fabrication asiatique de 1986 jusqu’en 2008 et de nouveau j’ai relocalisé par la force de la French Fab…

Même avec les Chinois, j’ai appliqué la règle, j’ai privilégié la relation d’homme à l’argent et avec mon camarade allemand, on a réconcilié l’Europe en travaillant ensemble en Extrême-Orient alors que nos parents nous faisaient la gueule… Nos deux fournisseurs historiques, Taiwan, Hongkong, on ne travaille plus, ils sont maintenant devenus mes amis à vie.

La formule 68 à bien fonctionner pour moi, mais elle n’est pas devenue un exemple, on préfère en débattre plutôt que la vivre…!

Nous avions raison de dénoncer l’évolution sans limites de la société qui se complaisait dans la « dolce vita » « les trente glorieuses » en ignorant les conséquences de cet élan fou vers toujours plus de tout sans penser à l’impact des effets secondaires pour les générations suivantes !

À l’époque, personne n’a entendu le cri d’alarme de la jeunesse, le nouveau confort matériel empêchait de comprendre.
Essence pas chère, pouvoir d’achat élevé, bourse en hausse, comment expliquer que la direction de la société n’était pas la bonne ?
Maintenant, le résultat n’est pas terrible, la société va mal, les gens ne sont pas heureux, il y a trop de pression et un gros problème de partage des richesses !

Ce qui est frappant, c’est que grâce aux nouvelles technologies, d’un coté on se fait avoir, quand c’est gratuit c’est toi le produit ! et de l’autre l’information est multipliée jusqu’aux fuites d’infos classifiées qui révèlent au grand jour les irrégularités des opérateurs du grand business qui ne pensent qu’à leur profit immédiat.

En 68, on voulait de l’amour, la paix dans le monde, le partage des ressources, des connaissances, la vraie dolce vita, pas du cinéma…

Au moment où j’écris ça, je suis à Toulouse où mon dernier fils Lancelot fait ses études. La fac a été bloquée, occupée, pendant 3 mois, dans une confusion totale entre les étudiants contre la réforme universitaire, les cheminots contre la réforme SNCF, les migrants parce qu’ils sont là et participent, les agitateurs, les zadistes, les provocateurs comme les Katangais de 68, BlackBlocks, toutes ces gesticulations sur des revendications similaires a 68 et qui n’ont généré que des problèmes…

Le monde ne peut changer que si chacun change, le client, nous, avons le pouvoir !
Le consom-Acteur doit faire son job, s’éduquer, s’informer, et se développer sur une base « éthique », « équitable », la manière dont il dépense son argent peut faire changer les industries, alors le projet de 68 pourra se réaliser pour un monde meilleur.

Je tiens à remercier Daniel Cohn-Bendit qui a été le moteur et le flambeau de 68. Banni, il a continué l’action en Allemagne, il a été brillant, il a participé grandement à la diffusion des idées fondamentales de 68, il a bien parlé au parlement européen, dans les médias, il est resté fidèle à sa ligne de conduite et tenace, bravo !

Je serais curieux de voir le témoignage de gens de mon âge ou plus vieux qui ont vécu intensément ce mois de mai historique !

Fabien Poutignat